Depuis les années 1830, c’est la guéguerre entre Chili et Pérou. Et
pourtant, c'est la Bolivie qui a commencé. Une fois les Espagnols boutés hors d'Amérique du sud, il y a toujours eu un désaccord entre Bolivie et Chili au sujet du nord de l'Atacama, que les deux
pays revendiquaient. C'est ce désaccord qui aboutira à la guerre entre Chili et Bolivie, en 1879 (voir vol. 2). Le Pérou, allié de la Bolivie, entre aussi en guerre. Et comme la Bolivie ne
possède pas de navires de guerre, ce sont les Péruviens qui sont chargés du sale boulot.
1884: la Bolivie et le Pérou perdent la guerre contre le Chili, qui gagne ainsi une grande quantité de terre dans l’Atacama. Des terres très importantes, car très riches en ressources minières. 125 ans après, Péruviens et Boliviens revendiquent toujours. La Bolivie réclame un accès à la mer. Or, historiquement, elle n’a jamais eu d’accès au Pacifique, selon les historiens chiliens. En revanche, elle a eu accès à l’Atlantique (pourtant beaucoup plus éloigné), alors que le pays appartenait à ce qui n’était pas encore l’Argentine.
Le Chili a proposé d'accorder à la Bolivie un couloir de 5 kilomètres de large entre la ville d’Arica et la frontière chiléno-péruvienne, entre l’océan et la cordillère d’est en ouest. En contrepartie, la Bolivie devrait donner au Chili un bout d’Altiplano andin de la même superficie. Pas satisfaisant. Pourtant le gouvernement chilien s'est voulu conciliant: au final, c’est la faute du Pérou (qui a perdu la guerre) si la Bolivie n’a pas d’accès à la mer. Donc c’est au Pérou qu’elle devrait réclamer un bout de terre, pas au Chili.
Mais surtout (et vous en avez peut-être entendu parler), le Pérou, en 2008, a saisi le tribunal pénal international de La Haye pour redéfinir sa frontière maritime avec le Chili. Pourtant, trois traités internationaux successifs signés par les deux pays établissent, puis confirment la frontière entre Chili et Pérou de manière très précise: ce sera une ligne droite parallèle à l’équateur, de longitude 18°21’03’’ Et selon les traités, la frontière maritime suit ce même parallèle.
Mais le Pérou ne l’entend pas de cette oreille. S’appuyant sur les
textes internationaux qui stipulent que la frontière maritime entre deux pays est définie par la médiane à l’angle formé par la frontière terrestre, il réclame une importante parcelle de mer
appartenant actuellement au Chili. Or cette règle n’est pas valable lorsqu’un traité a été signé entre les deux pays. Et dans le cas du Pérou et du Chili, il y en a trois! La demande au TPI de La
Haye est donc, a priori, sans fondement (selon la version chilienne, si j'étais au Pérou, j'aurais peut-être un autre son de cloche!).
Cette situation ubuesque, en plus de fragiliser les liens entre les deux pays, est une
erreur stratégique. Car, au lieu de se chipoter pour savoir à qui appartient telle portion du Pacifique, ils feraient mieux de lutter ensemble contre tous ceux qui viennent faire de la pêche
sauvage (comme les baleiniers japonais ont tenté de le faire récemment) ou "dégazer" en pleine mer en toute impunité, ou encore les pays riches qui, grâce à leur technologie de pointe, exploitent
les richesses des fonds maritimes chiliens et péruviens.
Certains y voient une simple manoeuvre politique du gouvernement en place. En effet, pour récupérer des voix, quoi de mieux qu'un bon coup d'éclat nationaliste? Comme, par exemple, faire fi des
traités internationaux et réclamer un (gros) bout d'océan à ces salauds de Chiliens? En attendant, ca fait une occasion en or pour les Chiliens de critiquer les Péruviens, de les
envoyer se faire voir chez les Grecs et de les traiter de crétins ignorants.
Mais les dirigeants péruviens ne sont pas stupides. Il se dit
en coulisses qu'en réalité, les gouvernants chiliens et les magnats de la finance ne sont pas dupes de cette provocation: sur le devant de la scène, tous s'indignent et font front uni contre la
décision "inique" du Pérou; en réalité, tant que les relations commerciales sont bonnes, ils s'en ficheraient un petit peu, de tout ce tintouin. Et comme la décision du TPI de La Haye ne sera pas
rendue avant 2010 (au mieux), de l'eau peut couler sur la frontière péruano-chilienne.
L'abnégation de Prat a fait des émules. On en trouve un superbe
exemple, durant cette même guerre, du côté de Concepcion, une petite localité dans le nord du pays. Un régiment d’une centaine d’hommes, dont de nombreux blessés, ont tenté de tenir tête à une
armée de 1.500 Péruviens. Ils savaient que c’était stupide, du pur suicide. Mais comme ils ne pouvaient pas se rendre, ils sont morts les armes à la main, au champ d’honneur. Après, il ne faut
pas s'étonner que les Chiliens soient très patriotes...
A mon grand soulagement, le militaire qui m’a raconté tout ça a fini en concluant: "c’est une stupidité la guerre". Ouf! au moins une parole sensée!
Posons le décor: en 1881, afin d’éviter que l’Argentine ne s’allie au
Pérou et à la Bolivie contre le Chili, les dirigeants chiliens ont proposé un accord aux Argentins: le Chili, qui s’étalait alors bien plus à l’est mais moins vers le sud, donnait toute la partie
est de la Patagonie à l’Argentine. Ce qui représente un territoire immense, comme le montre l’antique carte ci-dessous: pratiquement toute la partie dénommée Patagonia a été donnée à
l'Argentine!
Mais le traité spécifiait que le Chili gardait le contrôle d’une grosse moitié de l’île de Terre de Feu et du détroit de Magellan. Un territoire très important stratégiquement: le Chili gardait ainsi le contrôle du passage principal entre Pacifique et Atlantique (à l’époque, le canal de Panama n’était pas creusé).
Mais il y a toujours eu un désaccord au sujet du canal Beagle et de ses îles. Or il s’agit d’une zone stratégique. D’abord parce que c’est une alternative au détroit de Magellan, ensuite parce que le pays qui possède ces terres peut légitimement revendiquer une partie des territoires antarctiques – ce qui intéresse beaucoup le Chili. Sur la carte ci-dessous, on peut voir la zone en question, entourée de rouge:
Pour régler le problème, il a fallu nommer un médiateur étranger pour dénouer la situation: le Royaume-Uni. Le médiateur a donné raison au Chili, mais l’Argentine n’a rien voulu entendre. Et pour cause: les deux pays étaient plus ou moins en froid au sujet des îles Malouines (possession britannique au large des côtes argentines). Si bien que le Chili et l’Argentine, à force d’obstination, ont failli en venir aux mains, c’est-à-dire aux destroyers et sous-marins. En décembre 1978, les deux pays ont positionné leurs bateaux de guerre dans la zone, prêts à l’attaque.
Et c’est ici qu’arrive la dimension humaine de l’histoire. Les officiers de la marine chilienne et leurs homologues argentins, historiquement, ont toujours combattu ensemble, notamment pour l‘indépendance contre les Espagnols. Ils avaient tissé des liens d’amitié parfois très forts. Et là, on leur demandait de s’entretuer pour un bout de canal. Mais dans l’armée, il est dit qu’on ne peut pas désobéir. Alors les amis argentins et chiliens, à la veille d’un combat désormais inéluctable, se sont réunis sur l’un des destroyers et ont fait ensemble un festin d’adieu, en se souhaitant bonne chance pour le lendemain, sachant qu‘ils allaient s‘entretuer.
Jour J, les deux armées sont prêtes à attaquer. Côté chilien, il n’y a plus qu’à appuyer sur un bouton pour lancer la première salve de tirs. Et puis, coup de téléphone de Santiago à l‘état-major chilien: arrêtez tous, les Argentins battent en traite. On apprendra un peu plus tard que Jean-Paul II avait téléphoné dans la nuit au président argentin pour lui demander d’arrêter les bêtises et avait envoyé un médiateur. Et, grâce à la forte influence de l’église catholique en Amérique latine, ça a marché. Pour une fois que le pape faisait quelque chose de vraiment utile…
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