Jeudi 29 novembre 2007
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Ces cinq jours autour de La Serena auront aussi été l’occasion de voir des choses insolites. J’ai par exemple aperçu depuis le bus
la tombe de Ben Laden. Peut-être une plaisanterie. Peut-être un homonyme, exilé à Coquimbo comme d’autres Palestiniens.
Une autre chose qui m’a surpris, c’est l’utilisation du cactus. Le cactus, cette plante d’apparence si austère, est pourtant un bienfait pour les
Chiliens du nord. J’avais appris dans l’Atacama qu'il s'agit en fait d'un arbre. J'avais omis, à l'époque, d'expliquer que l'on se
sert de son bois pour fabriquer portes, charpentes et toutes sortes d’objets.
Autour de La Serena, on utilise les cactus comme clôture naturelle pour délimiter les propriétés, en les alignant à la manière de nos haies de
buissons. Il faut qu'ils sont extrêmement fréquents, et que c'est à peu près la seule végétation qu'on trouve dans la région (en dehors de la côte et des quelques vallées fertiles).
Malheureusement, je n’ai pas pu prendre de photos de ces drôles de clôtures. Mais voici à quoi ressemble le paysage dans la région:
Et puis surtout, les pingouins des Islas Damas utilisent les cactus pour y faire le nid, se protégeant ainsi des prédateurs comme les lions de mer ou
les vautours. Les pauvres oiseaux, courts sur pattes et maladroits, gravissent et dévalent les hautes falaises pour aller de la mer au nid. Et parfois, ils tombent et roulent en boule. Pas
facile, la vie de pingouin!
Mais le plus étonnant, c’était ça:
Allez, une autre petite devinette. Si quelqu’un est capable de me dire de quoi il s’agit, il aura une petite récompense. Tout le monde peut jouer, à condition de ne pas être allé dans la vallée
d’Elqui. Je donnerai la réponse la semaine prochaine. Ca vous laisse le temps de vous creuser le ciboulot et de jouer plusieurs fois!
Et pour finir, je vais vous faire rêver: au total, pour un voyage de deux fois 500 kilomètres, cinq jours et quatre nuits dans un B&B de qualité de La Serena, deux excursions avec guide d’une
journée entière, un bon resto, une soirée à l’observatoire, plus les souvenirs et cadeaux, on en a eu pour moins de 150 euros chacun. Elle est pas
belle la vie au Chili?
Mercredi 28 novembre 2007
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Après la chaude et aride vallée d’Elqui, changement d’atmosphère avec les Islas Damas, à 120 kilomètres au nord de La Serena. Quand
nous arrivons en face des îles, le temps est assez nuageux, il fait assez froid. Mais au large, c’est carrément un bloc de brouillard opaque. On ne
voit pas les îles, on distingue seulement une forme inquiétante, presque fantômatique, qui émerge de l’épais nuage.
C’est sur ces austères îlots rocailleux que se trouve la Réserve nationale Pingüinos de Humboldt. Elle abrite quelque 4.000 pingouins, une importante
colonies de lions de mers, des cormorans, des fous de bassan, des loutres de mer, des vautours… Des dauphins viennent pêcher à proximité, et l’on peut quelquefois y observer des baleines. Oui
oui, vous avez bien lu, des pingouins et des baleines à quelques centaines de kilomètres des tropiques!
Comment est-ce possible? La région de La Serena a un climat très particulier. Alors que la ville se trouve à seulement 30 degrés au sud de l’Equateur (l’équivalent de Porto Alegre au Brésil, de
Durban en Afrique du sud, ou encore de Sydney en Australie), il n’y fait jamais plus de 25°C, et c’est très nuageux. Toute la région est chaude et semi-désertique, mais la côte est refroidie par le courant marin de Humboldt, un courant froid venu de l’Antarctique qui atteint les 100 kilomètres de large en face de La Serena.
Or cette région est l’un des endroits où il y a le moins de distance entre la mer et la cordillère. Ce qui fait que l'air froid amené par le courant de Humboldt et l’air chaud et sec de
l’intérieur des terres s'entrechoquent violemment. Entre les deux, une forte différente de pression atmosphérique, ce qui a pour effet de former, tous les matins, la
camanchaca, une épaisse couche de nuages qui s’estompe en début d’après-midi.
En gros, la région de La Serena, au pied des Andes, est chaude et semi-désertique, et presque toujours ensoleillée. Sauf le long de la côte, la plupart du temps couverte de nuages, et froide. Si
bien qu’à certains endroits, il pleut presque autant qu’en Patagonie! Etrange paradoxe! Et si l’on redescend vers Valparaiso, 400 kilomètres plus
éloigné des tropiques, on retrouve des températures un peu plus élevées, et un climat méditerranéen. Etonnant, non?
Bref, c’est donc grâce à ce courant froid qu’une importante faune marine peut être observée au large de La Serena.
Pour accéder aux îles, il faut monter dans des lanchas, des barques de pêche à fond plat, qui peuvent accueillir une petite vingtaine de personnes. Nous voilà bien équipés, dûment encapuchonnés,
coupe-ventés et gilet-de-sauvetagisés. Parés à affronter le Pacifique pour 10 kilomètres de traversée. Sur une si petite embarcation, c’est impressionnant: entre le
creux et le sommet des vagues, il y a plus de deux mètres, et notre barque est un peu ballottée par la houle. Et pourtant l’océan est calme. Et on n'est qu'à quelques encâblures
de la côte, protégés par les îles…
Après ces quelques sensations fortes, la lancha s’approche au plus près de l’île, un grand roc de granite difforme posé là tel un iceberg. Soudain, une forte odeur, pas vraiment agréable. Un cri
rauque: les lions de mer (ou loups de mer, c'est exactement la même chose). Pas très farouches, ils se prélassent tranquillement sur les rochers,
avant d'aller chasser poissons et pingouins (ça arrive; c'est pour cela qu'ils ne vivent pas aux mêmes endroits de l'île).
Suivront les cormorans, les fous de bassan, puis les pingouins de Humboldt, les plus petits de tous les manchots (40 centimètres environ), très
courants au Chili… Ce sera ainsi pendant une heure trente, le temps de longer l’île en s’arrêtant tout près des animaux. Grandiose. Et pour finir, une petite promenade sur la seule plage de
l'archipel.
Le Chili a plus de 5.000 kilomètres de côte. Une côte souvent inhospitalière, à pic, rèche, sauvage, mais belle dans son âpreté. Malgré le soleil qui
harasse ou malgré la pluie qui glace, malgré le vent qui assèche la peau et ride les yeux. Et quand la roche ciselée au couteau du temps laisse place à quelque rare plage de sable, le vent et les
fortes houles du froid Pacifique, dépourvus de clémence, interdisent bien souvent la douceur et la quiétude. Rares sont les anses protégées, rares sont les havres de paix. Cette plage en est une.
Et c'est sur cette image que s'arrête ma chronique. A demain, de retour à La Serena.
Mardi 27 novembre 2007
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La vallée d’Elqui, qui se faufile au milieu des Andes depuis la frontière argentine jusqu’à La Serena, vaut le détour à plus d’un titre. D’abord pour le paysage. Encadrée de montagnes
pelées de roches grises, où ne poussent que les cactus, la fertile vallée offre un contraste saisissant.
Etroit écrin de verdure, la vallée est l’un des grands centres agricoles du pays, où l’on cultive notamment la papaye. C’est aussi le premier site de production du pisco, l’alcool national.
C’est, enfin, l’un des endroits au monde où le ciel est le plus clair. C’est pour cette raison que plusieurs observatoires internationaux surplombent
la vallée. Il est d’ailleurs question d’en construire un nouveau, avec un télescope géant de 12 mètres de diamètre, ce qui représente plusieurs milliards de dollars.
La ville de Vicuna, au cœur de la ville, a construit un petit observatoire spécialement pour les touristes, sur le cerro Mamalluca. Ils doivent se
contenter de télescopes d’une trentaine de centimètres, mais c’est déjà pas mal pour observer la Lune et les planètes du système solaire.
Pour éviter la pollution lumineuse, les villages de la vallée ont été équipés d’ampoules spéciales, de lumière jaune, moins gênantes pour l’observation. Et c’est tout bénéf, puisque la facture d’électricité de la ville de Vicuna a baissé de moitié! Et pour récompenser la municipalité de ces efforts, la Fondation états-unienne pour la science
lui a offert un télescope, l’un de ceux qui sont utilisés aujourd’hui pour les touristes!
La nuit est certes magnifique au-dessus de la vallée d’Elqui, mais franchement, si vous allez au Chili et comptez regarder les étoiles, il est plus intéressant d’aller observer le ciel à San Pedro de Atacama. Il y a là un astronome français érudit et sympathique, qui invite à observer les étoiles depuis
son jardin, en plein désert, autour d’un chocolat chaud, et parle notamment des différentes mythologies selon les civilisations. Passionnant.
La NASA est également venue jusqu’au fond de la vallée d’Elqui pour étudier le site de Cochiguaz. Ce village coincé entre les montagnes arides est le fief d’une communauté New Age, qui affirme
que l’endroit concentre l’énergie cosmique. Que diable est venue y faire la NASA? Des études très sérieuses: ses chercheurs ont en effet mesuré que c’est l’un des
sites sur Terre qui concentre le plus d’énergie électro-magnétique.
Mais revenons sur terre, sur la terre où l’on cultive le pisco (celui-ci est jeune, les plus anciens prennent une couleur ambrée).
La boisson nationale chilienne (et péruvienne) tirerait en fait son nom d’un dialecte indien, et signifierait «petit oiseau». Il y a toujours un vif débat entre Chiliens et Péruviens, qui se
disputent la paternité du produit. Il est vrai que la ville de Pisco est située au Pérou, mais ce seraient les descendants des conquistadores qui auraient élaboré le pisco, pas les Péruviens en
particulier. Quant aux Chiliens, ils ont triché: il y a une soixantaine d’année, le village de La Union, dans la vallée d’Elqui, a été rebaptisé
Pisco Elqui pour faire la promotion du produit.
Bref, laissons-les donc débattre entre eux, et parlons du pisco lui-même. La vallée d’Elqui, avec son climat aride, permet aux raisins (cépage moscatel, ce qui veut dire muscat si je ne m'abuse)
de produire beaucoup de sucre grâce à l’ensoleillement très important. Ce qui permet d’obtenir, après fermentation du raisin en fût, un vin à forte teneur en alcool. Il est ensuite distillé en
alambic. Il en sort un alcool de raisin à 70°, incolore, que l’on coupe avec de l’eau pour le faire descendre à 40° environ. La mixture est ensuite
vieillie en barrique de chêne, entre quatre mois et deux ans.
C’est en gros le même principe que pour faire le cognac, à deux-trois choses importantes près: l’eau-de-vie est distillée deux fois pour le cognac, ce qui permet d’éliminer un maximum de
bactéries et d’impuretés, et de faire baisser le taux d’alcool sans couper le produit avec de l’eau. Et puis surtout, le plus basique des cognacs vieillit toujours plus de deux ans. Un cognac XO
(haut-de-gamme) vieillit entre 15 et 20 ans, et certains passent plus d’une vie humaine en chai de vieillissement.
Le pisco constitue donc un alcool fort, plus proche au goût du rhum que du cognac. Mais la composition est pratiquement la même, ce qui en fait un alcool plus sain
que la vodka ou le whisky. Au Chili, le cocktail typique est le pisco sour, un mélange de pisco, de sucre, de jus de citron et de blanc d’œuf. Les jeunes, eux, le mélange avec du
caca-cola, ce qui donne le Piscola. Ca ressemble fortement au whisky-cola, mais ça fait un peu moins mal à la tête le lendemain.
Il y en a une qui n’en buvait pas, c’est Gabriela Mistral.
Premier auteur sud-américain à obtenir le Nobel de littérature (précédent Pablo Neruda), cette modeste maîtresse d’école a vécu son enfance à
Montegrande, un village reculé de la vallée d’Elqui. Malgré une carrière de diplomate qui l’a amenée à voyager de par le monde, malgré sa lutte pour le droit des femmes, malgré son talent
reconnu, cette grande poètesse a toujours vécu humblement. Sa discrétion (et peut-être aussi le fait d’être une femme) lui vaut d’être nettement moins connue que Neruda en dehors des frontières
chiliennes.
Gabriela Mistral, née et élevée dans un village perdu du Chili, partie de rien, a fait son petit bonhomme de chemin et a mené une vie exemplaire,
sans jamais renier ses valeurs et ses racines. Et rien que pour cela, je lui tire mon chapeau et ma plume. Qui est d’ailleurs tarie pour aujourd’hui. Demain, on jette l’encre sur les îles Damas,
à la découverte des pingouins, lions de mer et autres animaux marins.
Lundi 26 novembre 2007
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Je reviens d’un petit voyage de cinq jours à La Serena, à la limite entre le centre et le nord du Chili, à 500
kilomètres au nord de Santiago. J'en ai ramené pas mal de choses à raconter et beaucoup de photos. C'est parti pour quatre carnets de route, jusqu'à jeudi.
La Serena et sa voisine Coquimbo ressemblent un peu à Vina del Mar et Valparaiso. Dans les deux
cas, ce sont deux grosses villes qui se touchent, mais sont très distinctes. Coquimbo, tout comme Valparaiso, est un port aux maisons bariolées qui s’entassent sur une colline surplombant la
baie. La Serena, à l’instar de Vina, s’étale à l’embouchure d’une vallée et possède une longue plage rectiligne au bord de laquelle s’amoncellent les résidences estivales, restos et bars. Et le
phare le plus célèbre du Chili, peinturluré à neuf.
Par ailleurs, Vina del Mar est au nord-est de Valparaiso; La Serena est au nord-est de Coquimbo. Et dans les deux cas, il existe une
certaine rivalité entre la ville portuaire et la cité balnéaire.
La seule grande différence, selon moi, c’est l’histoire. Vina del Mar a été fondée plus de trois siècles après Valparaiso, et a d’emblée servi de lieu de villégiature. La Serena, au contraire,
est riche d’histoire: c’est la deuxième ville la plus ancienne du Chili, et elle possède, entre autres, une quantité
importante de vieilles églises de style espagnol. Fait rare au Chili, elles sont en pierre. La plus intéressante est celle-ci, avec son étonnant clocher.
Juste en contrebas, on trouve un jardin japonais, le Kokoro No Niwa (Jardin du cœur), cadeau de Tokyo au titre de
l’amitié nippo-chilienne. L’endroit est coquet, et selon la tradition japonaise, la plupart des différentes pièces visent à reproduire en miniature des sites naturels. Bon, pas la photo que j'ai
choisi. Mais c'est parce que j'aime beaucoup la pagode.
Mais malgré l’entrée payante, on y trouve comme sur tous les espaces verts chiliens des adolescents se faisant des papouilles dans l’herbe. D’où le nom du jardin, peut-être… Il y a aussi des cygnes pas du tout farouche que l'on peut presque caresser. Mais moi je ne m'y risquerais pas. Ca peut mordre
fort, un cygne!
Malgré tout ce que je viens de vous montrer de La Serena, la ville portuaire de Coquimbo, plus typique avec ses maison bigarrées et ses pêcheurs, reste sans doute plus intéressante et
pittoresque. Notamment parce que c’est une ville cosmopolite, où l’on trouve une importante diaspora palestinienne. Une
mosquée a d’ailleurs été érigée sur l’une des collines.
Evidemment, le minaret n'a pas le style des plus belles mosquées d'Istanbul, mais l'ensemble est joli, non?
En face d’elle, dominant la ville et la baie, l’imposante (et kitsch) Croix du troisième millénaire, une tour de béton
de 90 mètres construite pour l’an 2000 -dont La Serena est jalouse. Le site comprend une église, un musée, et un ascenseur pour le mirador situé en haut de la croix. Il semblerait qu’une
synagogue soit aussi en projet, mais pas juste à côté. C’est quand même pas l’Esplanade des mosquées de Jerusalem!
(Pardon pour la mauvaise qualité de la photo, je l'ai prise depuis le bus). Mais le plus intéressant dans cette région, ce
ne sont pas ces deux villes rivales, mais la vallée de Elqui. Je vous raconte ça demain.
Mardi 23 octobre 2007
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Je manque à tous mes devoirs: je suis de retour à Valparaiso depuis quelque
temps, et j'oublie de vous faire voyager dans cette belle ville. C'est sans doute parce que maintenant je le fais en vrai, plus seulement virtuellement... et peut-être aussi parce que maintenant
je m'y sent comme chez moi. Reprenons les bonnes habitudes!
A Valparaiso, les murs ont des oreilles, des yeux, des visages... Les peintures murales font partie
du patrimoine, à tel point que la ville a demandé il y a quelques années à des artistes locaux de réaliser des fresques sur le cerro Bellavista, afin d’y créer un musée à ciel
ouvert. A mon avis, ce ne sont pas les œuvres les plus belles que l’on puisse trouver sur les murs de la ville, et de loin. Peu importe.
Outre ces grandes fresques, on trouve aussi ces tags «à message» et inscriptions au pochoir, qui sont devenues des spécialités
locales, comme celle-ci:
"Depuis les bois nous nous levons comme les arbres, nous sommes rivière, soleil, y vent. Liberté aux prisonniers politiques
Mapuche", référence aux anciens opposants indigènes, dont certains sont encore sous les verrous.
Parfois, cette abondance de tags et dessins prête à confusion. Dans le centre de
Quilpué, on peut ainsi lire sur le mur d’une maison à l’air abandonnée, entourée d’un jardinet en friche:
Pour qui parle espagnol, c’est assez savoureux: «votar», qui signifie voter, ressemble beaucoup à «botar», qui signifie jeter, et
se prononce presque pareil. Vu le jardin abandonné, on pourrait penser qu’il y a une faute d’orthographe et que l’auteur voulait écrire «no botar…»: «ne jetez pas». Mais «ne votez pas», ça
fonctionne assez bien aussi. Surtout quand on sait que «basura», ça veut dire «ordures». Je n’arrive pas à savoir si c’est une faute involontaire ou
un jeu de mots. Et vu l'état de la maison, inutile d'essayer d'aller demander au propriétaire...