C’était hier le 11 novembre. La France compte ses Poilus. Leur doyen a disparu il y a quelques jours, ça nous fait une belle jambe (sans poils). Ca nous fait une
belle jambe parce que les anciens combattants, y’a pas grand monde qui s’en soucie. On a beau nous ressasser qu’on a le devoir de mémoire, qu’on n’a pas le droit d’oublier, afin d’éviter que les
horreurs de la guerre se répètent, la majorité des Français de moins de 70 ans s’en foutent (moi y compris). Pourquoi? Parce que
c’est du passé, et que le passé ne nous atteint que si l’on est directement concerné. La preuve: ici, au Chili, les médias n’ont pas parlé du 11 novembre à ma connaissance. C’est vrai après tout:
c’est peut-être censé concerné l’Humanité entière, mais le Chili en particulier, qu’est-ce qu’il a à y voir avec la Première Guerre mondiale, hmmm?
Donc le 11 novembre, les Français s’en foutraient royalement si ce n’était pas un jour férié. A l'exception notable des habitants du
nord et du nord-est de la France, là où l’Occupation allemande s’est faite le plus sentir, là où ont eu lieu les plus grandes batailles des deux guerres mondiales. En tant que
journaliste j’ai assisté à plusieurs cérémonies militaires, la plupart dans ma région des Charentes. En général ça ne déplace pas les foules et ça a souvent un air de réunion solennelle et
lugubre du club 3° âge.
En 2004, j’ai travaillé deux mois dans l’Oise, et en si peu de temps j’ai assisté à quatre ou cinq commémorations. Il faut dire que le département a été le théâtre de nombreuses batailles durant
les deux guerres, notamment la Bataille de l’Atlantique, le plus vaste assaut aérien de la Seconde Guerre. C’est surtout dans l’Oise qu’a été signée l’Armistice de la Première Guerre
(rappelez-vous les cours d’Histoire, le 11/11 à 11h à Rethondes). Et en 1944-45, presque tous les villages du département ont connu leur
lot d’exécutions sommaires et arbitraires, «cadeau d’adieu» des Allemands en déroute. Et de temps à autres on retrouve encore des restes d’avion
ou d’obus.
Bref, l’Oise a un vécu que n’a pas la Charente, et ici, les commémorations prennent une toute autre valeur. Dans certains villages tout le monde participe,
toutes les générations se réunissent et chantent ensemble la Marseillaise. Moi qui ne suis ni amateur de l’armée ni spécialement
patriote, je me suis surpris à fredonner la Marseillaise moi aussi, et à ne plus voir ces cérémonies avec le cynisme que j’affichais habituellement. J’imagine que quand on vit dans cet endroit où
l’Histoire, le passé est aussi présent, on peut difficilement être anti-militariste. On souhaite la guerre sans doute encore moins que les autres, mais on souhaite aussi une armée forte pour
éviter que l’Histoire se répète.
Alors en ce 11 novembre, j’ai pensé aux oubliés: les enfants d’immigrés, auxquels on enseigne la Première Guerre mondiale sans dire un mot de la légion étrangère (plus généralement auxquels on
enseigne l’Histoire de France sans jamais parler des anciennes colonies – rappelez-vous la polémique sur le soi-disant «rôle positif» de la colonisation); je pense aux harkis aussi, ardents
serviteurs non reconnus d’une Nation qui n’était même pas la leur. Et je pense à mon grand-père, ancien combattant et déporté, avec qui je n’ai jamais pris la peine de parler de ces épreuves.
Aujourd’hui c’est trop tard, et je le regrette. C’était mon devoir de mémoire à moi. Je ne l’ai pas respecté. Heureusement qu’on ne
fusille plus pour insubordination!
L’art appartient à tous, l’art appartient à la rue. Enfermer l’art dans des théâtres, le réserver de facto à une élite, c’est lui couper les ailes, restreindre son
public, et surtout lui ôter l’une de ses fonctions principales: la faculté de rassembler les foules, de provoquer la conscience, de révolter. Les élites ont peur de ce pouvoir-là, c’est pourquoi
elles font tout pour institutionnaliser l’art, le cloisonner, lui faire perdre de sa verve, de son fermet de rébellion.
Depuis la préhistoire l’art vient du peuple. Ca a toujours été l’expression du peuple, de tous. Il doit redevenir une expression populaire,
un cinquième pouvoir. Pour cela il doit être accessible à tous, donc gratuit pour tous. L’art doit sortir des musées et des théâtres. En organisant des spectacles dans la rue, concert ou
autres (comme ça se fait en Espagne, par exemple), on attire un public de tous horizons, notamment des gens pour qui la culture se limite à ce qu’ils voient à la télé. Il faut exposer dans la rue, jouer dans la rue, dans les établissements scolaires…
Par exemple, ce spectacle de danse d'une compagnie espagnole a été joué gratuitement
sur la place principale de Cognac, lors du festival Coup de chauffe, en 2005. Une manière idéale d'attirer un nouveau public vers la danse contemporaine, trop élitiste et
confidentielle aujourd'hui en France.
Il faut donc que le ministère de la culture arrête de subventionner à tous de bras des manifestations élitistes et clinquantes, cesse de construire des espaces muséographiques hautains et froids.
Il faut repenser tout le système de financement de la culture en France. Il faut aider les festivals d’arts de la rue, il faut aider
les artistes qui s’adressent à tous et non à quelques connaisseurs avisés, sans les discriminer pour raisons politiques. On pourrait faire tellement plus en utilisant mieux l’argent
public!
Il ne faut pas critiquer les gens qui font semblant de travailler 35 heures par semaine. Même ceux qui embauchent à 9h15 au lieu de 9h et partent à 16h53 au lieu de 17h. Même ceux qui font attendre les clients au guichet pour cause de commérage ultra-important. Même les grévistes récurrents qui cessent le travail pour n’importe quelle prétexte. Même les arrêtés maladie chroniques spécialistes du faux certificat médical et de la flemmingite. Vaut mieux les payer à glander derrière un bureau que leur verser des aides sociales tandis qu’ils se vautrent dans le sofa devant la télé, une bière à la main.
Je sais, c’est pas juste envers les petits jeunes motivés et efficaces qui trouvent pas de boulot, il vaudrait mieux virer tous ces boulets pour leur donner la place. Mais les motivés et compétents finiront bien par trouver, et d’autre part, quand on vire quelqu’un, surtout un boulet, on ne le remplace pas forcément. Donc ce serait pas bon pour les chiffres du chômage, surtout qu’un boulet est difficile à recycler.
Il faut donc être patient avec tous ces gens qui travaillent les doigts de pied en éventail et les laisser tranquilles. Je dirais même plus: Il est nécessaire que les fonctionnaires glandent dans le dos de leurs chefs et fassent attendre les gens aux guichets. Comme ça ils peuvent prétendre facilement ne pas être assez nombreux pour faire le boulot, et avec un peu de chance, les effectifs seront revus à la hausse, au pire, ils resteront stables.
En résumé, dans certains cas, pour éviter de faire grimper les chiffres du chômage, mieux vaut glander.
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