On nous rabâche les oreilles avec Internet, sa liberté d'expression, son égalitarisme,
son caractère pluriel et protéiforme, etc. Tout ca, c'est du pipeau. Et pas seulement en Chine, où l'on ferme les sites sans ménagement à la moindre critique.
Facebook, espace de liberté d'expression? Mon oeil! C'est un espace d'auto-censure, qui devrait logiquement être encouragé par tous les gouvernements du monde. Je m'explique. Sur Fesse-bouc,
n'importe qui peut aller glaner des informations confidentielles sur vous. N'importe qui peut publier des photos compromettantes. Le seul moyen de se prémunir de cela, c'est l'autocensure (ou ne
pas avoir de compte). Autrement dit, un soi-disant espace personnel, une plateforme libre, devient un carcan dans lequel il faut se surveiller soi-même. Quelle belle pratique auto-imposée, qui
doit réjouir les régimes dictatoriaux et les castrateurs de liberté en tout genre!
Twitter, forum égalitaire où chacun à sa voix en 160 caractères? Mes fesses! Ca fonctionne aux stats et à la popularité. Si aujourd'hui je me crée un compte sur Tout-y-taire, j'aurais beau
raconter les choses les plus intéressantes du monde, mon petit twit se perdra dans les abysses. En revanche, si Ashton Kutcher dit qu'il a pété lors d'une scène d'amour sur son dernier tournage,
ca retentira aussi fort qu'un cocorico. Tout-y-taire, c'est la version digitale du capitalisme et de la compétition: course à qui sortira le premier une info, à qui aura le plus de contacts. La
course, ca ne laisse pas le temps à la réflexion; ca ne laisse pas le temps de vivre.
Qu'est-ce que le succès de ces fameux "social networks" reflète? Un besoin d'attention, de reconnaissance. Un narcissisme interculturel et, peut-être, générationel. Un besoin d'aller vite, à
l'essentiel. Les blogs avaient ouvert la brèche, mais avec du contenu (pour certains). Maintenant, avec Tout-y-taire, on résume, on accélère, on simplifie, on reste en surface. Avec Fesse-bouc,
on édulcore, on futilise. C'est comme les "résumés exécutifs" pour cadres et dirigeant pressés. De l'info prémâchée et compressée. Tout-y-taire, tout est dit. Et avec une limite de 160
caractères, n'importe quel imposteur pourrait se faire passer pour leader d'opinion et grand philosophe (ce qui me fait penser: BHL est-il sur Tout-y-taire?)
Et les fanatiques de ce nouveau joujou (et il est ô combien facile de le devenir!) ne décrochent plus de leur smartphone, guettant l'ultime update de tel contact de l'un ou l'autre de ces sites,
se privant de contact humain réel. Osant raconter, invisibles derrière leur écran, ce qu'ils sont incapables de dire en chair et en os. Comme si l'être humain n'avait plus le courage d'assumer
ses paroles. Bientôt, les entreprises licencieront par SMS. Les hommes et femmes politiques refuseront les face-à-face. Je vois d'ici les émissions de débat à la télé: les invités seront en
vidéo-conférence sur YouTube, en partenariat avec Le Figaro, RTL et Tout-y-taire. Et chacune de leurs interventions sera limitée à 160 caractères.
Voilà, logiquement, sitôt cet article publié, je devrais aller mettre un lien sur Fesse-bouc, et également actualiser mon statut sur Tout-y-taire pour faire savoir à l'assemblée virtuelle que
cocorico! j'ai pondu un texte. C'est simple comme deux clics, mais franchement, quel encombrement d'espace virtuel disponible pour rien!
En fouillant dans mes cartons, je viens de retrouver un texte que j'avais écrit il y a deux ans, suite au tournage d'un documentaire dans lequel j'ai été impliqué. Documentaire que je n'ai jamais vu, d'ailleurs. J'attendais de le visionner pour publier cet article, mais je crois que j'ai définitivement raté la diffusion...
"La vie, c'est comme une boîte de chocolats: on ne sait jamais sur quoi on va tomber".
La référence forrest-gumpienne n'est certes pas très intellectuelle, mais elle résume bien mon état de pensée du moment. Travailler comme guide touristique permet généralement de rencontrer des
gens sympathiques, souriants et heureux de découvrir du pays. Travailler comme journaliste offre parfois le bonheur de rencontrer des gens extraordinaires. Ici, à Valparaiso, il m'est arrivé les
deux choses à la fois.
Pendant deux jours, j'ai accueilli, transporté et guidé une équipe de tournage de France 5 à Valparaiso, qui travaillent pour le magazine Echappée belle. Sur le thème des itinéraires mythiques, le trio effectuait un voyage autour du monde par
étapes, les conduisant de Paris à Hong-Kong, du Cap à Auckland, de New York à Amman, en passant par... Valparaiso. Une journée, deux maximum dans chaque ville, le temps d'en ressentir l'âme,
l'esprit, de rencontrer des personnalités locales...
Leur périple, c'est une boîte de chocolat à l'échelle planétaire. Impossible pour ces Jules Verne des temps modernes de savoir précisément ce qui les attend à chaque étape. Et moi, en allant les
chercher à l'avion, j'avais la même légère appréhension: et si c'était une équipe de reporters pressés, prétentieux et directifs, comme j'en ai déjà croisé du temps où j'étais journaliste en
France? Et si les personnages que j'avais prévu de leur faire rencontrer ne collaient pas avec ce qu'ils cherchaient? Et si, au lieu des pralinés, ils aiment les chocolats au
cognac?
La rencontre a été belle. J'ai trouvé des gens ouverts, intéressés et intéressants, capables d'adapter leurs sens aux battements de coeur de Valparaiso, de communiquer sans pour autant parler
espagnol. Et eux, ils ont trouvé "El Loro".
Thierry Defert, artiste francais rebaptisé Loro Coiron par les Chiliens. Loro
(perroquet), c'est parce qu'il est bavard comme un perroquet. Coiron (une sorte d'herbe sèche), c'est à cause de ses sourcils foisonnants comme une botte de paille.
C'est un de ces personnages fascinants que l'on rencontre parfois par hasard, un type que l'on peut écouter pendant des heures sans se lasser, qui a le don de raconter, de se raconter, et même de
penser tout haut sans jamais être ni ennuyeux ni donneur de leçons. Un type qui a roulé sa bille un peu partout avant de s'ancrer à Valparaiso, et d'encrer son Valparaiso. Loro grave. Mais grave
joyeusement. Il saisit, en noir et blanc, des scènes de vie du mythique port, fait oeuvres d'art les habituelles cartes postales du centre historique. Et ses grands formats noirs et blancs sont
remplis des milles couleurs de Valparaiso.
Loro, le personnage, a captivé l'équipe. Loro dans son atelier d'artiste a captivé les objectifs des caméras. Il a un ambitieux projet: réaliser une fresque de 300 mètres de long sur 4 mètres de
large, qui serait une sorte de panorama de la vie à Valparaiso. Ce serait beau. Pour vous donner une idée de ce qu'il fait, il a un site, pas très actualisé: http://www.txtnet.com/ThierryDefert/index.htm
Cette heureuse rencontre entre l'équipe de tournage, Loro et moi, ç'a été un moment de grâce, sans doute l'un des meilleurs chocolats de la boîte. Une belle rencontre, et le terme n'est pas
galvaudé.
L'ironie de l'histoire pour moi, c'est que l'un des dernier film du réalisateur, c'est un reportage sur... Paris-Dakar! Et je viens de m'en rendre compte juste maintenant, en visitant le site
internet de France5.
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