Mardi 25 septembre 2007
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Suite et fin de mon hommage à Neruda, avec un extrait de "J'avoue que j'ai vécu" où le
poète parle des collines de Valparaiso, ces fameux cerros qui sont comme des villages dans la ville, avec chacun son identité propre:
"Les sommets de Valparaiso décidèrent de laisser glisser leurs hommes et de précipiter les maisons d'en haut pour qu'elles aillent tituber dans les ravins teints en rouge par la glaise, en jaune
vif par les dés d'or, en vert ombrageux par la nature sauvage. Mais les maisons et les hommes s'agrippèrent à la hauteur, ils se roulèrent en boule, ils se fichèrent en terre, ils se
contorsionnèrent, ils se mirent à la verticale, ils s'accrochèrent avec les dents et avec les ongles à chaque abîme. Le port est un débat entre la mer et la nature évasive des cordillères. Mais
dans cette lutte l'homme a gagné. Les coteaux et la plénitude marine ont tracé le plan de la ville et ils l'ont faite uniforme, non comme une caserne mais avec la disparité du printemps, avec le
contraste de ses peintures, avec son énergie sonore. Les maisons se firent couleurs: en elles se marièrent l'amarante et le jaune, le cobalt et le carmin, le vert et le pourpre. Ainsi Valparaiso
assuma sa mission de port véritable, de navire échoué mais vivant, de bateaux avec leurs pavillons claquant au vent. Le vent du Grand Océan méritait une ville de drapeaux.
J'ai vécu au milieu de ces collines blessées et odorantes. Ce sont des lieux délicieux où la vie vient se heurter à une infinité d'extra-muros, à un
colimaçonnisme insondable, à une sinuosité de trompette. Dans la spirale voici un carrousel orangé, un moine qui descend, une fillette aux pieds nus la tête enfouie dans une pastèque, un remous
de matelots et de femmes, une vente de ferraille on ne peut plus rouillée, un cirque minuscule dont le chapiteau ne peut guère contenir que les moustaches du dompteur, une échelle qui monte
jusqu'aux nuages, un ascenseur qui s'élève avec un chargement d'oignons, sept ânes porteurs d'eau, une voiture de pompiers qui vient d'éteindre un incendie, une devanture où l'on a aligné des
bouteilles de vie ou de mort.
Toutes ces collines portent des noms profonds. Voyager à travers eux c'est entreprendre un voyage sans fin car l'exploration de Valparaiso
ne s'achève ni sur la terre ni dans la toponymie. Coteau Allègre, Coteau Papillon, Coteau de l'Hôpital, de la Tablette, de l'Encoignure, de la Louverie, des Cordages, des Femmes-Potiers, du
Moulin, des Hiboux, des Troglodytes, de la Jonchère, du Pénitencier, des Renards, de Saint-Etienne, de l'Emeraude, de l'Amandier, de l'Artillerie, des Laitiers, de la Conception, du Cimetière, de
la Chardonnière, de l'Arbre-Touffu, de l'Hôpital-Anglais, de la Palme, de la Reine Victoria, de Saint-Jean-de-Dieu, de la Crique, de la Chèvrerie, de Biscaye, du Cap, des Roseaux, de la Vigie, de
l'Arcadie, du Coing, du Boeuf, de la Floride.
Je ne peux fréquenter autant d'endroits. Valparaiso a besoin d'un nouveau monstre marin, d'un octopode qui réussira à en faire le tour. Moi je profite
de son immensité -de son immensité intime- mais je suis incapable de saisir en entier, à droite, ses couleurs multiples, à gauche, sa germination, et de l'observer intégralement dans sa hauteur
ou ses abîmes.
Je me contente de la suivre dans ses cloches, dans ses ondulations et dans ses noms.
Dans ses noms surtout, car ils possèdent racine et radicule, air et huile, histoire et action: ils ont du sang dans leurs syllabes."
Ici s'arrête cette mini-série. A l'origine je voulais ajouter un autre extrait, mais un bug d'Over-Blog m'a fait disparaître l'extrait sur
les escaliers de Valparaiso. C'est dommage, c'était mon préféré, et je n'ai pas le livre avec moi pour le retrouver (il est en France). J'espère que Neruda vous a séduit comme moi. Je n'ai pas
voulu mettre d'images pour illustrer ses textes, mais vous pouvez aller dans les albums photos pour cela...